Le con


Je suis con, désespérément con. Malheureusement, ce n’est pas de la fiction. Je ne suis pas un personnage de roman. Je suis un vrai con de la vraie vie. C’est dit. Ce n’est pas exactement le trait de mon caractère que je préfère aborder.

Bien sûr, il faut nuancer un peu. Il y a des cons méchants, pénibles ou idiots. J’en connais des gros, des pauvres et des sombres auxquels je n’arrive pas à la cheville. Moi, je suis un con gentil et dans mon domaine, j’excelle. D’ailleurs, je n’ai jamais pu mesurer les limites de ma connerie tant elle est vaste. Je suis peut-être le meilleur. Le pire devrais-je dire car, a contrario des cons des autres sortes, je suis conscient de mon état et ce, depuis l’adolescence, cette étrange période où les sentiments sont exacerbés. C’est aussi l’âge où qualités et défauts s’affirment. On prend conscience non seulement de ce qu’on est physiquement, mais aussi intellectuellement. Quand certains se sont découverts courageux, rigoureux ou fins d’esprit, moi je me suis aperçu de ma connerie.

Plus précisément, c’est lors de mes premiers flirts que j’ai eu cette révélation. En effet, j’ai constaté que, lorsqu’une fille me faisait de l’œil, je ne savais pas refuser ses avances. Ce n’était pas une simple maladresse. L’idée de blesser m’insupportait. Je préférais feindre l’amour plutôt que de faire de la peine. Finalement, la relation mourait d’elle-même, d’une usure ordinaire pour les couples adolescents. Ainsi, je peux me vanter d’avoir collectionné un nombre incalculable d'aventures avec des boudins… (J’en rajoute un peu, quand même !) Je me suis souvent enlisé dans des situations inconfortables. Ce n’est pas toujours simple d’embrasser une personne qui ne vous attire pas, surtout quand la liaison ne se limite pas aux baisers…

Je me suis rapidement rendu compte que cet excès de prévenance s’apparentait à une réelle connerie. Ce n’était pas une accumulation d’erreurs ou de faiblesses. J’aurais su y remédier. J’étais déjà con et contre cela, on ne peut rien. La connerie dépasse la volonté.

S’agirait-il d’antécédents familiaux ?

J’ai cherché et je suis arrivé à la conclusion suivante : mes parents sont gentils sans pour autant être cons. J’en déduis donc (en prenant quelques raccourcis) que ma gentillesse est innée tandis que ma connerie est acquise.

Cette vérité s’est confirmée au fil du temps. Lorsqu’il fallait nourrir les animaux pendant l’absence des maîtres : c’était moi. Lorsqu’il fallait fermer et ouvrir les volets pour simuler la présence des vacanciers : c’était encore moi. Lorsqu’il fallait payer une tournée d’apéros : c’était toujours moi. Chaque fois, je me désignais. Généralement, je le regrettais au moment même où je me proposais et une voix intérieure me marmonnait sur un ton exaspéré « T’es vraiment trop con… ».

Une personne très laide et qui le sait fuit, sans nul doute, les miroirs. Moi, les miroirs sur lesquels je me jette, ce sont ces situations quasi quotidiennes. Elles reflètent immanquablement ma connerie.

Sur un plan social, j’ai des amis. Nos rapports sont évidemment faussés. Lorsqu’on se lie avec un con, ce n’est pas une coïncidence. Il y a ceux qui s’attendrissent et me voient comme l’incarnation de la gentillesse. Il y a aussi une majorité qui profite de mon côté boy-scout sans aucune mesure. Parfois, les attendris se lassent et deviennent profiteurs. Inversement, il arrive que les profiteurs, peut-être scrupuleux, s’attendrissent sur mon cas. Il paraîtrait que nous sommes tous les cons de quelqu’un. Pour ma part, quelle que soit la nature de mon entourage, je suis le con de tout le monde. Cet état de fait ne m’enchante guère et j’ai tenté de lutter contre.

Je me suis forcé à être moins con. Ce fut une rude bataille car elle m’opposait à ma nature. J’en suis sorti vaincu. Au prix de lourds efforts, j’ai répondu par la négative à toute sollicitation de mes bons services. Cela, évidemment, avant de m’être retenu de les proposer spontanément… Les difficultés passées, il m'a semblé être parvenu à mes fins. Mais je n’avais changé que l’aspect gentil de ma connerie. J’étais devenu un con méchant qui se méfie de tout et, par conséquent, qui s’isole.

Comme rien n’est pire qu’un con qui ne veut pas en avoir l’air, j’ai repris mon vrai visage. L’expression « On ne se refait pas » est pleine de sens…

Si je vous parle aussi aisément de ma connerie aujourd’hui, c’est que je l’assume enfin. Je n’en tire aucune gloire. En revanche, il m’arrive de l’utiliser comme une arme ou une sonde. Mes excès de gentillesse renvoient leur méchanceté à ceux qui voudraient en tirer parti. S’ils ont un fond d’humanité, leur conscience leur joue des tours et le remord fait son entrée. C’est sans doute un service que je leur rends.

 

Pour ma part, j’y trouve également un intérêt : je satisfais ma curiosité pour le genre humain. Je constate l’ampleur du cynisme. Il est à la mesure de ma connerie et ce n’est pas peu dire. Devant un tel spectacle, j'envie parfois les cons qui s’ignorent.

Bon, tout cela pour vous dire que je me méfie des invitations à dîner, surtout lorsqu'elles tombent un mercredi !

Bisous,